Le terrible meurtre d’Astou-Pierre, vitriolée à 40 ans en plein service dans son restaurant, met en lumière les conséquences tragiques de la violence domestique et suscite une vive émotion au sein de la communauté de Liberté 4, déjà en proie à un profond chagrin.
« Si tu n’es pas à moi, tu ne seras avec aucun homme. » La menace obsessionnelle de Badara Guèye, présumé coupable, s’est tristement refermée sur Astou-Pierre, 40 ans. Vitriolée en plein travail dans le restaurant où elle exerçait, la jeune femme a rendu son dernier souffle après une lente agonie rythmée par les greffes et la terreur psychologique. Alors que la maison mortuaire de Liberté 4 est plongée dans le désarroi, le restaurant où elle travaillait affiche complet, le restaurant coupant court à toute discussion en évoquant un banal fait divers. Récit bouleversant d’un féminicide annoncé.
La nuit a jeté son manteau de plomb sur les ruelles qui bordent le jardin. Il est 21 heures. Sous les deux grandes bâches blanches dressées à la hâte au milieu de l’asphalte, les chaises vides s’alignent dans un ordre d’une tristesse infinie, comme de dociles sentinelles de la douleur. C’est le silence, d’abord, qui vous frappe au visage en approchant de la maison mortuaire. Un silence lourd, étouffant, brisé seulement par les murmures étouffés des proches. Sur une natte, drapée de la tête aux pieds dans le tissu de son deuil, la mère d’Astou-Pierre fixe le vide. Le visage figé par les larmes taries d’une douleur trop grande pour une seule femme, elle incarne le désespoir d’une famille à qui l’on a arraché un pilier, une voix, un rire que personne ne pourra jamais remplacer. « Une femme qui avait toujours le mot pour rire, qui savait parler, plaisanter et mettre de la vie autour d’elle. Personne ne pourra la remplacer », lance un des membres de sa famille. Pourtant, consigne avait été donnée de ne pas parler à la presse. Mais face à l’innommable, quelques-uns ont décidé de ne pas se taire. De raconter Astou-Pierre, ses rires, son amour, son combat contre la mort.
«On ne servait pas le repas avant qu’il (présumé coupable) ne soit là»
Pour comprendre l’immensité de ce vide, il faut faire le chemin inverse. Il faut revenir sur les lieux du crime, là où le destin d’Astou s’est brisé. Près de l’école de Police, les néons du restaurant où elle travaillait éclairent encore le quotidien des habitués. C’est ici qu’Astou passait ses journées, entre ses clients et ses fournisseurs. C’est ici qu’elle aurait croisé la route de son futur bourreau, Badara Guèye, alors simple livreur. Un homme à qui elle avait fini par ouvrir la porte de sa vie et celle de sa famille. Il était devenu si proche qu’on ne servait plus le repas à Liberté 4 avant qu’il ne soit assis à table. « Il faisait partie de la famille », rapporte un proche. « On ne servait pas le repas avant qu’il ne soit là. Ma mère l’exigeait », renchérit un autre. « Sa présence était devenue une normalité, jette encore quelqu’un d’une voix qui peine à réaliser le monstre devenu l’ami. Parce que derrière les sourires de façade, Badara distillait son venin, répétant cette phrase qui résonne aujourd’hui comme une oracle de mort : “Soumala takoul keine doula dieuriño” (Si tu n’es pas à moi, tu ne seras à personne). Qu’est-ce qui a bien pu mal tourner pour arriver à cette menace ? La famille de la défunte ne sait pas. D’ailleurs, cette mise en garde était balayée d’un revers de main par tout le monde, par pudeur ou par innocence.
Ayant partiellement brûlé le visage d’Astou, le fugitif cherche à finir le travail, obligeant la famille à poster un vigile devant sa chambre d’hôpital
Jusqu’à ce midi maudit de juin dans le restaurant. Les casseroles fument, l’ambiance est au travail. Astou partage un plat avec deux collègues, un moment ordinaire de complicité. Le bruit d’une moto déchire l’air. Badara arrive. Il appelle Astou. Elle se retourne, de profil. C’est le moment précis choisi par le monstre pour lui projeter son acide si corrosif qu’il « rouille le fer ». Le restaurant devient le théâtre d’une scène épouvante. Le corps d’Astou s’embrase dans une douleur immédiate, indicible. Une de ses collègues aurait été touchée au pied.
Pour l’employeur de la victime, « c’est un incident »
Le reste de ses amies hurlent, tentent d’éteindre l’enfer qui ronge sa chair, tandis que le présumé criminel prend la fuite dans un vrombissement de moteur. S’en est suivi un calvaire de quatre mois. Les brûlures au troisième degré couvrent presque tout son corps. À l’hôpital Fann, entre la réanimation et le service des maladies infectieuses, Astou se bat. Même sur son lit de souffrance, la terreur plane : le fugitif fait savoir qu’il veut finir le travail et lui vitrioler le visage. « Badara disait qu’il n’aura pas la paix tant qu’il ne versera pas de l’acide sur le visage d’Astou-Pierre. Nous avons pris cette menace au sérieux. Nous avions alors fait poster un vigile devant la porte de sa chambre », révèle encore un proche.
Après des greffes et une sortie éphémère, le corps supplicié de la jeune femme a fini par lâcher. « Elle a beaucoup souffert. Elle allait régulièrement à l’hôpital pour les soins. Jeudi soir, après trois jours d’une ultime dégradation, Astou, 40 ans, a rendu son dernier souffle. » « Elle a été tuée. C’était un meurtre. Personne ne peut nous l’ôter de la tête », crient ses proches.
Aujourd’hui, l’odeur de la mort a remplacé le parfum des épices du restaurant, lieu du drame. À l’intérieur, les employés sont occupés à servir les clients. La vie a repris son cours. Les langues se délient difficilement. « Nous n’avons pas le cœur à vous répondre », lâche sèchement une serveuse. Ses mots sont encore plus justes que ceux de celui qui se présente au téléphone comme le gérant. « C’est un incident qui s’est déroulé ici. Les activités ont repris », indique-t-il, avant de couper court à la discussion. Derrière « l’incident », la lente agonie d’une femme. Miroir du long désarroi de la famille. Pour les proches d’Astou-Pierre, ce n’est pas un fait divers : c’est une vie qui bascule.
