Cette facture, qui représente près de 30 % du PIB, est projetée dans un contexte où le déficit budgétaire pourrait s’établir à 9,2 %, suivant toujours la même source.
Dans le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, l’État estime le service de la dette publique à un peu plus de 5 800 milliards de FCFA, avec un déficit budgétaire de 7,6 %. Mais selon la banque britannique Barclays, le service de la dette pourrait atteindre 6 800 milliards de FCFA, pour un déficit de 9,2 %. Pour l’économiste-statisticien Babacar Gaye, cet écart montre que les prévisions de recettes du pays ne sont pas jugées fiables par le marché, alors que la dette reste une équation à résoudre.
6 800 milliards de FCFA. C’est le montant que le service de la dette pourrait atteindre en 2026, selon la banque britannique Barclays. Cette facture, qui représente près de 30 % du PIB, est projetée dans un contexte où le déficit budgétaire pourrait s’établir à 9,2 %, suivant toujours la même source. Ainsi, la question de la dette publique change d’échelle. Au-delà du stock de dette accumulée, c’est désormais le poids de son service qui inquiète.
L’économiste-statisticien Babacar Gaye se veut toutefois rassurant. Selon lui, ce chiffre effraie parce qu’on le lit comme une dépense, alors que ce n’en est pas une. « Deux choses doivent inquiéter. Le prix auquel nous empruntons, entre 6 et 10 % sur le marché régional, quand l’argent concessionnel coûte 1 à 2 %. Et le fait que la dette grossisse désormais toute seule, puisque nous payons près de 5 % d’intérêts pour une économie qui, hors pétrole et gaz, avance à 2 %. » Quant aux 9,2 %, il précise qu’il s’agit d’une prévision bancaire, et non du chiffre retenu dans le budget, qui table sur 7,6 %. « L’écart entre les deux dit une chose très simple : le marché ne croit pas à nos prévisions de recettes. »
Un besoin brut de financement de 6 774 milliards de FCFA
Dans le projet de loi de finances rectificative déposé le 18 septembre à l’Assemblée nationale, le service prévisionnel de la dette publique atteint 5 801,38 milliards de FCFA, dont 4 516,21 milliards de remboursement du principal et 1 285,17 milliards d’intérêts et de commissions.
Pour l’économiste, le document corrige presque toutes les hypothèses retenues en janvier. La croissance revient de 5 % à 2,7 %, le déficit passe de 1 245,1 à 1 735,2 milliards de FCFA, soit de 5,4 % à 7,6 % du PIB, tandis que l’investissement perd 555 milliards de FCFA. « Les 4 516 milliards, c’est le remboursement de prêts contractés hier et dont l’échéance tombe cette année », indique Babacar Gaye. L’État doit alors trouver un prêteur pour honorer ses engagements, et non financer de nouvelles dépenses.
« Un ménage dont tous les crédits arrivent à terme le même mois n’est pas ruiné, mais il passe sa journée chez le banquier. » Avec des hypothèses différentes de celles de la LFR, le problème du remboursement de la dette demeure une équation. Une question reste lancinante : sur quels leviers l’État pourra-t-il s’appuyer pour honorer ses engagements ? Babacar Gaye ne voit qu’un seul levier à court terme : le refinancement. « Il faut retourner sur le marché chercher plus de 5 600 milliards pour rembourser ce qui tombe. Le Trésor sait le faire. Il a mobilisé 5 700 milliards l’an dernier sans programme. Mais on ne sort pas d’un endettement lourd en empruntant à 9 %. »
Le besoin brut de financement atteint 6 774,2 milliards de FCFA, soit près de 30 % du PIB. Il comprend 4 516,2 milliards d’amortissement, 300 milliards d’arriérés intérieurs à apurer et 172,8 milliards d’emprunts rétrocédés. Le seul remboursement du principal équivaut à 77 % des recettes budgétaires de l’année. Barclays, sur un périmètre plus large et avec des hypothèses plus prudentes, avance un service de la dette de 6 800 milliards de FCFA et un déficit de 9,2 % du PIB. « L’écart avec les 7,6 % du texte n’est pas une polémique de chiffres. Il chiffre la prime de doute du marché sur l’exécution des recettes. »
Le FMI, un soutien qui ne règle pas tout
Le reste se joue sur la durée, poursuit l’économiste. « Le retour du FMI d’abord, à condition de ne pas se tromper sur ce qu’il apporte. Les 1 243 milliards ne sont pas un chèque qui arrive demain. Ils sont étalés sur trois ans. Une partie ira à la Banque centrale pour les réserves de change, et l’accord est inscrit sous un intitulé FMI. Sur le fond, 1 243 milliards répartis sur trois ans pèsent moins d’un cinquième d’un besoin annuel. »
Pour Babacar Gaye, ce que le programme apporte véritablement, c’est un taux d’intérêt plus bas et l’ouverture de la porte à la Banque mondiale et à la Banque africaine de développement. « C’est un effet de signal sur le coût du financement, pas un bouclage budgétaire. »
Il évoque ensuite le traitement de la dette, c’est-à-dire l’étalement des échéances, qui lui paraît aujourd’hui difficilement évitable. « Vient ensuite le traitement de la dette, c’est-à-dire l’étalement des échéances, qui me paraît aujourd’hui difficilement évitable. Et puis le recouvrement. J’ai appris que l’État annonce enfin vouloir aller chercher la TVA collectée et non reversée plutôt que d’inventer une taxe de plus. C’est la bonne porte. Elle aurait dû être la première. »
« Pour 100 francs investis, l’État paiera cette année 57 francs d’intérêts »
Les intérêts et commissions sur la dette publique sont passés de 1 190,6 milliards de FCFA dans la LFI 2026 à 1 285,2 milliards de FCFA dans le projet de LFR, soit une hausse de 94,6 milliards de FCFA. Cette augmentation s’explique directement par le renchérissement des taux d’intérêt et le changement d’instruments opérés en lien avec la dégradation de la signature du pays, explique le document.
Dans de telles conditions, les marges de manœuvre de l’État pour financer ses priorités économiques et sociales se retrouvent réduites. Le remboursement de la dette devient la première des priorités. « Sur 100 francs d’impôts collectés, 73 sont déjà partis avant qu’un ministre n’ait décidé quoi que ce soit, entre les salaires, les intérêts de la dette et les subventions à l’énergie. En janvier, c’était 55 francs. Voilà la marge, et voilà ce qu’il en reste », explique Babacar Gaye.
L’arbitrage opéré par les autorités permet de comprendre cette situation. « Quand il a fallu trouver de l’argent, on n’a touché ni aux salaires ni aux intérêts. On ne le peut pas. On a coupé 555 milliards d’investissement. Ce sont des routes, des forages, des salles de classe et des entreprises sénégalaises qui attendaient ces commandes. »
Pour 100 francs investis, l’État paiera cette année 57 francs d’intérêts, contre 42 en janvier. Le social, lui, a été protégé. Les bourses familiales doublent, passant de 35 à 70 milliards de FCFA. Mais Babacar Gaye invite à garder les proportions à l’esprit. En face, les subventions à l’énergie représentent également des montants considérables.
LFR : trois conditions pour que les projections soient crédibles
L’économiste se félicite par ailleurs du dépôt du projet de LFR à l’Assemblée nationale, qu’il considère comme un acte de sincérité budgétaire. Il émet toutefois toujours des réserves sur les recettes. « On nous explique que tout vient du baril et de la pluie. Les chiffres disent autre chose. Les recettes fiscales reculent de 8,4 %, quand l’économie, en valeur, ne perd que 1,5 %. Cinq fois plus vite. Aucun choc pétrolier ne fait cela. »
Selon lui, la vérité se trouve dans le Plan de redressement, ramené de 762,9 à 311,5 milliards de FCFA. « Les jeux de hasard devaient rapporter 300 milliards, ce sera 120. Quatre mesures, sur le foncier, l’or exporté, l’arachide et les conventions des opérateurs télécoms, ne rapportent plus rien du tout, et le document ne dit pas pourquoi. Ce n’est donc pas la conjoncture qui a fauté, c’est la prévision. »
Babacar Gaye identifie trois conditions pour que les projections soient prises au sérieux. « La trajectoire annoncée reste atteignable, avec un objectif de retour à 3 % de déficit en 2027 et un programme calé sur la période 2026-2029. Elle suppose d’abord que les prévisions de recettes soient documentées : méthode, assiette et intervalle de confiance. Faute de quoi, la rectification deviendra un exercice annuel et l’écart avec les projections de marché continuera de se creuser. »
Elle suppose ensuite, selon lui, une séquence maîtrisée sur l’énergie. Pour l’économiste, les députés devraient exiger trois éléments avant de voter : la liste des projets concernés par les coupes budgétaires ; le niveau révisé des investissements sacrifiés à la suite de la réduction de 555 milliards de FCFA ; l’explication concernant les quatre mesures dont les rendements sont devenus nuls. « Ce projet corrige des montants rectificatifs. Il reste à corriger la méthode qui les a produits. »
