La xénophobie n’est pas une fatalité. Mais pour la combattre efficacement, encore faut-il accepter de la regarder en face, reconnaître ses manifestations et agir sur les causes qui l’alimentent.
Il est toujours plus facile de nier un problème que d’avoir le courage de le résoudre. Lorsqu’il s’agit de xénophobie, cette attitude devient particulièrement dangereuse. Car derrière les discours de rejet, les accusations collectives et les attitudes discriminatoires, il y a des femmes, des hommes et des enfants dont la dignité, la sécurité et parfois même l’avenir sont menacés.
En Afrique, où les frontières héritées de l’histoire séparent des peuples liés par la langue, la culture, le commerce, les familles et les traditions, la question de la coexistence entre nationaux et étrangers mérite une réflexion sérieuse. Le Sénégal, comme d’autres pays de la sous-région, ne peut faire l’économie de ce débat.
Il ne s’agit ni de condamner un peuple ni d’ignorer les difficultés rencontrées par les populations locales. Il s’agit de regarder la réalité sans complaisance, sans manipulation et sans haine.
1. Le déni : premier obstacle à la vérité
La première difficulté dans la lutte contre la xénophobie consiste à reconnaître son existence.
Dans de nombreuses sociétés, l’hospitalité est une valeur revendiquée avec fierté. Au Sénégal, la teranga occupe une place importante dans l’identité collective. Mais une valeur culturelle, aussi noble soit-elle, ne constitue pas à elle seule une garantie contre toutes les formes de discrimination.
Un pays peut avoir une tradition d’accueil et connaître, dans le même temps, des situations de rejet, de stigmatisation ou de traitement inégal envers certaines personnes étrangères.
Reconnaître cette réalité ne revient pas à salir l’image d’un pays. Au contraire, cela signifie prendre au sérieux les principes que celui-ci affirme défendre.
En août 2023, lors de l’examen de la situation du Sénégal par le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, des préoccupations ont notamment été exprimées au sujet des discriminations subies par les migrants. Les échanges ont également évoqué une enquête menée en 2018 auprès de migrants à Dakar, dont 13,9 % des personnes interrogées déclaraient avoir subi une agression physique ou un vol, et une proportion identique rapportait des discriminations. Ces données portent sur une enquête déterminée et ne doivent pas être généralisées à l’ensemble de la population migrante. Elles montrent néanmoins pourquoi la question mérite une attention réelle.
Le problème commence lorsque toute évocation de la discrimination est immédiatement considérée comme une attaque contre la nation. À force de confondre critique et hostilité, on finit par rendre invisibles les personnes qui ont besoin d’être entendues.
2. La crise économique ne doit pas devenir un prétexte au rejet
Il serait également irresponsable de parler de xénophobie sans examiner les tensions économiques et sociales qui peuvent favoriser son développement.
Le chômage, la précarité, la hausse du coût de la vie, les difficultés d’accès au logement et la concurrence ressentie sur certains marchés du travail nourrissent parfois un sentiment d’injustice. Lorsqu’une partie de la population estime que ses perspectives se réduisent, elle peut chercher des responsables immédiatement identifiables.
L’étranger devient alors une cible facile.
On l’accuse de prendre les emplois, de faire baisser les salaires, d’occuper les logements ou de profiter des ressources collectives. Pourtant, ces affirmations doivent être examinées à partir de faits, de données économiques et de politiques publiques, et non de rumeurs ou de généralisations.
Un travailleur étranger ne crée pas, à lui seul, le chômage d’un pays. Un commerçant venu d’ailleurs n’explique pas, à lui seul, les difficultés structurelles d’une économie. Les responsabilités peuvent être multiples : insuffisance de la création d’emplois, faiblesse de certaines politiques publiques, difficultés de régulation ou inégalités d’accès aux opportunités.
Cela ne signifie pas que les inquiétudes des citoyens doivent être ignorées. Elles doivent être écoutées, comprises et traitées avec sérieux.
Mais répondre à la souffrance sociale en désignant une communauté entière comme coupable, c’est remplacer la recherche de solutions par la fabrication de boucs émissaires.
La responsabilité des dirigeants est donc essentielle : créer des opportunités, faire respecter les règles du travail, lutter contre l’exploitation et garantir une concurrence équitable, quelle que soit l’origine des personnes concernées.
3. L’étranger n’est ni un ennemi par nature ni un citoyen au-dessus des lois
Sortir du déni exige aussi de dépasser les raisonnements simplistes.
Défendre les droits des étrangers ne signifie pas prétendre que toutes les situations migratoires sont régulières, que toutes les activités économiques sont conformes à la loi ou que les États doivent renoncer à contrôler leurs frontières.
Chaque État a le droit d’organiser l’entrée et le séjour sur son territoire, d’appliquer ses lois et de poursuivre les infractions dans le respect des garanties juridiques.
Mais ce droit ne saurait justifier les humiliations, les violences arbitraires ou la discrimination fondée sur la nationalité, l’origine ou la couleur de peau.
Une infraction doit être examinée individuellement. Elle ne peut devenir une accusation portée contre toute une communauté.
Si un ressortissant étranger commet un délit, il appartient aux autorités compétentes d’établir les faits et d’appliquer la loi. Il n’appartient pas à la foule de prononcer une condamnation collective.
De la même manière, un citoyen étranger qui travaille honnêtement, respecte les règles et participe à la vie économique et sociale doit pouvoir bénéficier de la protection de ses droits fondamentaux.
Le respect de la loi et le respect de la dignité humaine ne sont pas deux exigences contradictoires. Ils doivent avancer ensemble.
4. Les réseaux sociaux : quand la peur devient un instrument
Aujourd’hui, la xénophobie peut se propager rapidement à travers les réseaux sociaux. Une vidéo sortie de son contexte, une accusation non vérifiée ou un fait divers impliquant une personne étrangère peuvent déclencher des commentaires hostiles contre toute une nationalité.
Les mécanismes sont souvent les mêmes : une histoire particulière devient une généralité, une rumeur se transforme en certitude et une communauté entière est tenue responsable du comportement supposé d’un individu.
Cette logique est dangereuse.
Les discours qui opposent systématiquement les nationaux aux étrangers peuvent aussi être exploités à des fins politiques, économiques ou personnelles. Certains cherchent à détourner l’attention des problèmes structurels en désignant des ennemis commodes. D’autres alimentent les tensions pour gagner en visibilité ou susciter des réactions émotionnelles.
La réponse ne peut pas se limiter à demander aux internautes de faire preuve de modération. Il faut également promouvoir l’éducation aux médias, la vérification des informations, la responsabilité éditoriale et l’application des lois contre les menaces et les incitations à la violence.
Avant de partager une accusation, chacun devrait se poser trois questions : les faits sont-ils vérifiés ? La personne mise en cause a-t-elle été identifiée correctement ? Suis-je en train de dénoncer un acte précis ou de condamner toute une population ?
Ces questions simples peuvent empêcher une rumeur de devenir une injustice.
5. L’Afrique face à ses propres contradictions
Le débat sur la xénophobie prend une dimension particulière en Afrique, un continent marqué par les migrations, les échanges commerciaux et les liens familiaux transfrontaliers.
Des millions d’Africains vivent, étudient, travaillent ou entreprennent dans un pays autre que celui de leur naissance. Les déplacements ne se font pas uniquement vers l’Europe ou l’Amérique. Ils sont également nombreux entre pays africains, notamment au sein de l’Afrique de l’Ouest.
Cette mobilité contribue aux échanges de compétences, à l’activité économique et aux solidarités familiales. Elle expose aussi les migrants à des difficultés administratives, à la précarité et, dans certaines situations, à des violations de leurs droits.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a d’ailleurs documenté, dans un rapport publié en avril 2024 avec le Mixed Migration Centre, les difficultés rencontrées par des migrants de retour au Sénégal, notamment les abus et les obstacles à la réintégration. Cette étude rappelle que les questions migratoires ne se résument pas à la seule présence des étrangers dans un pays : elles concernent aussi la protection des personnes et les conditions de leur retour.
Il existe ici une contradiction que les sociétés africaines doivent avoir le courage d’examiner : comment réclamer ailleurs un traitement digne de ses propres ressortissants tout en minimisant les discriminations que peuvent subir les étrangers chez soi ?
Cette interrogation ne vise aucun peuple en particulier. Elle concerne tous les États et tous les citoyens.
La solidarité africaine ne doit pas être seulement un slogan diplomatique. Elle doit se traduire par des pratiques concrètes : respect des droits, coopération régionale, protection des travailleurs migrants et refus des violences collectives.
6. Affronter le réel : quelles solutions ?
Dénoncer la xénophobie est nécessaire, mais insuffisant. Une réponse durable exige des actions concrètes et mesurables.
Premièrement, reconnaître les faits. Les autorités, les chercheurs, les médias et les organisations de la société civile doivent pouvoir documenter les discriminations, recueillir les témoignages et publier des données fiables. Un problème mal mesuré est difficile à résoudre.
Deuxièmement, faire respecter la loi. Les actes de violence, les menaces, les discriminations et les incitations à la haine doivent faire l’objet de réponses appropriées, dans le respect des procédures judiciaires et des droits de la défense.
Troisièmement, protéger les populations locales et les migrants. Les politiques publiques doivent répondre aux difficultés d’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation et aux services essentiels, sans opposer artificiellement les citoyens aux étrangers.
Quatrièmement, responsabiliser les responsables politiques et les médias. Les discours publics doivent éviter les amalgames et distinguer les faits établis des accusations. La recherche du soutien populaire ne saurait justifier la stigmatisation d’une nationalité.
Cinquièmement, investir dans l’éducation et le dialogue. L’école, les associations, les familles, les organisations religieuses et les médias ont un rôle à jouer pour transmettre les valeurs de respect, de responsabilité et de coexistence.
Enfin, les personnes victimes de discrimination doivent disposer de mécanismes accessibles pour signaler les faits, obtenir une assistance et faire valoir leurs droits.
Ces mesures ne supprimeront pas toutes les tensions du jour au lendemain. Elles permettront cependant de remplacer les réactions émotionnelles par des réponses institutionnelles et durables.
Conclusion : le courage de regarder la vérité en face
La xénophobie prospère là où les peurs ne sont pas traitées, où les préjugés ne sont pas contestés et où les injustices restent sans réponse.
Mais elle prospère également lorsque les sociétés refusent de reconnaître leurs propres contradictions.
Sortir du déni ne consiste pas à accuser les populations locales d’intolérance généralisée. Ce serait tomber dans un autre excès. Il s’agit plutôt d’admettre qu’aucune société n’est totalement à l’abri du rejet de l’autre et qu’aucune tradition d’hospitalité ne dispense d’un examen critique des pratiques réelles.
Affronter le réel, c’est écouter les inquiétudes des citoyens sans transformer les étrangers en ennemis. C’est défendre le droit des États à faire respecter leurs lois sans tolérer l’arbitraire. C’est exiger des migrants qu’ils respectent les règles du pays d’accueil tout en exigeant de ce pays qu’il respecte leurs droits fondamentaux.
Au fond, la question est simple : voulons-nous des sociétés gouvernées par les faits et la justice, ou des sociétés dominées par la peur et les préjugés ?
L’avenir de nos communautés dépendra, en partie, de notre capacité à répondre à cette question avec lucidité.
La xénophobie ne se combat ni par le silence ni par les slogans. Elle se combat par la vérité, la justice, la responsabilité et le courage de reconnaître ce qui doit changer.
Dominique Nguemani Nintcheu
